Alors que des millions de Canadiens étaient confinés à la maison pendant plusieurs semaines, nos espaces publics, eux, ont commencé subtilement à se métamorphoser. Afin de respecter les nouvelles règles de distanciation physique, presque tout dans nos façons de nous déplacer en ville, de travailler et de profiter de nos temps de loisirs a été modifié. Cela dit, cette période de restructuration pourrait aussi être l’occasion de pousser ces changements un peu plus loin encore et faire en sorte que la pandémie agisse comme catalyseur pour rendre nos lieux publics plus sains et plus inclusif de façon durable dans le futur.

L’un des premiers secteurs publics à avoir subi un important déclin d’utilisation est sans contredit le transport en commun, alors que des millions de Canadiens sont passé·e·s au télétravail, éliminant ainsi la nécessité de se déplacer au quotidien vers le boulot. Par exemple, l’achalandage de la TTC de Toronto a subi une baisse de 80 pour cent en avril, mais devrait connaître une nouvelle hausse de 50 pour cent de ses chiffres habituels d’ici octobre. Pour contrer les risques d’engorgement, les administrations municipales devront investir dans leurs réseaux de transport collectif, en ajoutant de nouveaux terminus et en modifiant la disposition de leurs sièges, entre autres mesures. Pour bonifier encore davantage ces changements, les villes pourraient décider d’offrir le transport gratuit pour tous les passagers – ce qu’une centaine de villes ont déjà fait dans le monde – afin de s’assurer que le transport soit accessible aux personnes à faible revenu et d’inciter la population à utiliser le transport collectif au lieu de la voiture, ce qui ralentirait les émissions de gaz à effet de serre et rendrait ainsi nos villes plus saines et sécuritaires.

Par ailleurs, si certains lieux ont subi un déclin d’achalandage, d’autres en revanche ont connu une importante hausse. Selon un sondage de Park People mené auprès de 1 600 Canadien·ne·s, 55 pour cent des répondant·e·s ont affirmé que leur fréquentation des parcs avait augmenté au cours de la pandémie de COVID-19 et 82 pour cent ont indiqué que les parcs étaient devenus un élément important pour leur santé mentale. Partout au Canada, des réseaux de pistes cyclables ont été étendus dans le but de réduire l’engorgement dans le transport en commun et la congestion sur les routes. L’augmentation de l’utilisation des espaces verts et le nombre croissant de cyclistes sur les routes témoignent tous deux d’un changement positif du mode de vie améliorant la santé physique et mentale des résident·e·s; si des politiques adéquates sont mises en place, ces changements pourraient perdurer.

Rédigée par l’urbaniste Jennifer Keesmaat, la Déclaration 2020 pour la résilience des villes canadiennes fait valoir que la COVID-19 et la période de reprise constituent une « occasion d’agir » et de mettre en place des changements qui pourraient « propulser les villes canadiennes à devenir plus accessibles, équitables et durables ». Le plan brosse un portrait holistique du fonctionnement que pourraient adopter les villes pour s’assurer que les plus vulnérables – qui d’ailleurs sont les personnes les plus durement touchées par la pandémie – soient bien servis grâce à une bonne planification urbaine.

Les personnes vivant avec un handicap, les personnes immunosupprimées ou âgées sont trop souvent oubliées en matière de planification urbaine avisée, ce qui signifie que d’innombrables Canadien·ne·s sont exclu·e·s de toute participation en société parce que l’on ne tient pas compte de leurs besoins. À la lumière du vieillissement de la population (d’ici 2036, les personnes âgées devraient compter pour 25 pour cent de la population canadienne), il est nécessaire de tenir compte des différents niveaux de capacité des personnes et d’envisager des moyens de mieux répondre aux besoins en matière de services, d’infrastructures et de politiques.

Les personnes vivant avec des incapacités plaident depuis longtemps en faveur de méthodes, qui ont récemment pris de l’ampleur durant la pandémie, notamment le télétravail et les horaires flexibles. Avant la COVID-19, les employeurs tardaient à faire de l’accessibilité une priorité, mais la pandémie a révélé à quel point ces changements étaient possibles.

Tout en militant pour de tels changements, nous devons tout autant rester vigilants quant aux interrelations entre les politiques et leurs répercussions. Jay Pitter, urbaniste et aménagiste, nous exhorte à ne pas oublier les personnes vivant dans des « densités oubliées », par exemple les refuges pour itinérants, les résidences de personnes âgées ou les établissements d’hébergement publics, car ce sont ces personnes qui connaissent le plus de difficultés pendant la pandémie en raison d’infrastructures inadéquates et non sécuritaires, qui les mettent en trop grande proximité avec les autres. Puisque l’on insiste toujours plus sur la distanciation physique et que la densité est considérée comme étant un risque accru de contamination, il importe de tenir compte de ces nombreux·euses Canadien·ne·s qui, dans bien des cas, ne peuvent même pas évoluer de façon sécuritaire dans leur milieu de vie ou leur communauté locale.

« Plutôt que de craindre les biais anti-densité », écrit Mme Pitter dans un article du magazine Azure, « nous devons appliquer ce que nous savons pour bâtir un bon cadre de densité urbaine. Ce cadre de travail devrait se fonder sur des données probantes et se superposer aux facteurs sociaux influant sur la santé, notamment la sécurité alimentaire, l’origine ethnique, le sexe et la pauvreté, tout en étant fermement ancré dans une vision d’aménagement d’espaces équitables ». Qui plus est, pour apporter ces changements, les décideurs devront consulter sérieusement non seulement les experts, mais aussi les membres de la communauté, ajoute Mme Pitter. « Entreprendre des travaux de cette envergure n’est pas possible en temps de pandémie. Cependant, nous pouvons assurément progresser en ce sens, plutôt que de minimiser les souffrances de celles et ceux dont la santé est menacée en raison de la densité », indique-t-elle dans son article.

Malgré les limitations auxquelles nous faisons face actuellement, toutes les raisons sont bonnes de demeurer optimistes. Des changements qui semblaient impossibles avant la pandémie sont actuellement en train de se produire; en appliquant nos connaissances et en prêtant une oreille véritablement attentive aux besoins des personnes les plus marginalisées, nous pourrions profiter de la dynamique créée jusqu’à maintenant pour transformer nos villes, nos espaces verts et nos milieux de travail pour qu’ils deviennent plus inclusifs pour toutes et tous.

L’intervention du Canada relativement à la pandémie de COVID-19 est loin d’être parfaite, mais certains éléments jouent en notre faveur : de solides services publics comme le régime de soins de santé universel, un filet social sous la forme de paiements de PCU et une moins grande politisation du port du masque et des mesures de distanciation physique que chez nos voisins du sud. Or, ces services sociaux qui ont protégé les Canadien·ne·s pendant la pandémie ne sont pas garantis et le financement du secteur public est perpétuellement menacé, notamment en matière de santé et d’éducation. Dans l’avenir, le Canada devra réfléchir à ses priorités financières, afin de rester prêt à d’autres crises imprévues, même lorsque la pandémie sera derrière nous.

Dans les dernières années, les coupes budgétaires en santé se sont répétées dans certaines provinces, dont l’Ontario et l’Alberta. En 2019, le gouvernement ontarien a publié un plan qui comprenait des compressions dans les dépenses en soins de santé ainsi que des mesures de privatisation, des choix qui, selon les détracteurs, allaient augmenter l’engorgement dans les hôpitaux et réduire la capacité de donner des soins aux patients. Ces compressions ont été imposées après plusieurs décennies de statu quo dans le secteur de la santé de la province; en 2019, l’Ontario disposait de 30 000 lits d’hôpitaux, soit le même nombre qu’en 1999, et ce, malgré une augmentation de population de 27 pour cent.

Des coupures dans l’éducation publique ont aussi été observées. À la lumière de la grande désinformation qui a circulé concernant le virus au cours des six derniers mois, la capacité de pensée critique, la littératie médiatique et l’éducation en science que l’on enseigne aux enfants dans les écoles sont des compétences plus importantes que jamais et ne devraient jamais être tassées du revers de la main. Malgré tout, en Alberta, les budgets destinés à l’éducation ont récemment été amputés dans le cadre de coupures massives élargies dans le secteur public de cette province. Ces coupures ont entraîné la perte d’environ 1 400 postes d’enseignant·e·s à temps plein, alors que les écoles doivent piger dans leurs économies pour payer tous les coûts relatifs à la COVID-19.

Investir dans les ressources qui nous sont les plus précieuses – les services de soins de santé, qui sont assez réactifs pour répondre à une crise majeure de santé publique, les campagnes d’éducation visant à lutter contre la désinformation et le revenu minimum garanti, pour éviter que les Canadien·ne·s ne se retrouvent dans la pauvreté, sans égard à leur emploi – ne sont que quelques-unes des mesures que peut prendre le Canada pour se préparer à un futur post-pandémie.

Réciproquement, le financement de services qui ne servent aucun objectif de santé, de sécurité et d’égalité devrait être reconsidéré. L’appel des sympathisants du mouvement Black Lives Matter à réaffecter le financement des services de police à d’autres services publics, par exemple aux travailleur·euse·s sociaux·ales, aux équipes d’intervention en santé mentale et aux services de consultation en toxicomanie, en est un exemple. Dans de nombreuses villes du Canada, les forces de l’ordre constituent souvent le poste budgétaire le plus élevé dans les finances municipales, et ce, malgré un lourd passé de violence policière contre les Canadien·ne·s racialisé·e·s, particulièrement les Noir·e·s et les Autochtones. Réaffecter ces fonds à d’autres services qui profitent davantage à la communauté dans son ensemble serait un pas dans la bonne direction.

Si certaines projections scientifiques s’avèrent, la pandémie de COVID-19 pourrait n’être qu’un exemple de crises similaires dans le futur. Anthony Fauci et David Morens, deux voix fortes sur la COVID-19 du National Institute of Allergy and Infectious Diseases, aux États-Unis, ont récemment publié un article dans le journal Cell expliquant pourquoi le nouveau coronavirus risque d’être le point de départ d’une nouvelle ère pandémique causée par la dégradation environnementale et la mondialisation. « Nous demeurons à risque dans un futur prévisible. La COVID-19 constitue l’un des signaux d’alerte les plus évidents du dernier siècle », écrivent-ils. « Cela devrait nous forcer à penser sérieusement et collectivement à vivre en plus grande paix et harmonie créative avec la nature, même dans un contexte où l’on se prépare aux surprises inévitables et toujours inattendues de la nature ».

Au cours de cette pandémie, de nombreux·euses Canadien·ne·s ont acquis une nouvelle perspective, que ce soit en se joignant à des manifestations ou en constatant l’interconnexion entre différentes politiques et pratiques dommageables sur le plan social, comme la violence policière, la discrimination, la désinformation et l’inégalité dans les soins de santé. La réalité post-pandémie au Canada devrait tenir compte de ces prises de conscience, et cela commence en révisant nos priorités financières.

Lorsque la pandémie du nouveau coronavirus a éclaté au Canada et que le confinement a été imposé, entraînant la fermeture d’entreprises et laissant de nombreux travailleurs horaires sans emploi, ce qui les a obligés à avoir recours à l’assurance-emploi, des millions de Canadiens se sont alors demandé comment ils allaient joindre les deux bouts.

Vers la fin de mars, le gouvernement Trudeau a annoncé la mise en place de la prestation canadienne d’urgence (PCU), qui permettait à une multitude de Canadiens de toucher une allocation de 2 000 $ par mois. « Aucun Canadien ne devrait avoir à choisir entre protéger sa santé, se nourrir, payer ses médicaments ou prendre soin d’un membre de sa famille », lisait-on dans le communiqué de presse publié par le ministère des Finances le 25 mars dernier.

Cette mesure, très bien accueillie par plusieurs, offrait un soutien financier essentiel en cette période difficile. Or, d’autres se sont demandé ce qui se passerait une fois que la pandémie serait terminée… Bien avant que ne sévisse la COVID-19, d’innombrables Canadiens étaient forcé·e·s de choisir entre des biens essentiels, comme la nourriture ou les médicaments, par manque de ressources financières. Lorsque la pandémie sera derrière nous, le nombre de personnes aux prises avec ces difficultés sera probablement plus élevé encore. Pour répondre à ces besoins à long terme, il faudra adopter une approche beaucoup plus globale.

Le concept de revenu minimum garanti (RMG) – une politique selon laquelle le gouvernement offre une sécurité financière de base à tous et toutes les citoyen·ne·s en vertu d’une allocation récurrente – existe depuis longtemps, et les programmes de RMG mis à l’essai ailleurs dans le monde ont eu des retombées extrêmement positives. Une étude réalisée par l’organisme Standford University Basic income Lab conclut que dans les pays à revenu faible et moyen, les politiques de RMG ont entraîné une réduction de la pauvreté et, dans tous les pays à l’étude, une amélioration de la santé et du bien-être.

À deux reprises dans le passé le Canada a flirté avec l’idée d’instaurer un RMG : d’abord lors d’une étude réalisée au Manitoba dans les années 1970, puis une seconde fois, en Ontario, entre 2017 et 2018. Malheureusement, les deux projets ont avorté avant même qu’une analyse à grande échelle adéquate soit effectuée.

Or, un examen de l’étude manitobaine de 2011 révèle un certain nombre de retombées positives pour plus de 2 000 ménages qui ont reçu du soutien, notamment un déclin du nombre d’hospitalisations, une diminution du nombre de visites chez le médecin ainsi qu’une amélioration de la santé mentale. En Ontario, les résultats – bien que limités en raison de l’annulation prématurée de l’étude – étaient aussi positifs : les répondant·e·s affirmaient avoir amélioré leur alimentation, diminué leur consommation de tabac et d’alcool et se disaient moins anxieux·euses.

L’un des principaux arguments contre le RMG comme politique globale est que cette mesure inciterait les gens à ne pas travailler, car ils pourraient tout simplement rester à la maison en touchant l’allocation. Or, les résultats des études canadiennes ne vont pas en ce sens : aussi bien au Manitoba qu’en Ontario, les répondant·e·s ont continué de travailler même s’ils recevaient l’allocation.

Sans surprise, un tel programme coûterait cher, mais l’étude ontarienne indique que les économies réalisées en soins de santé compenseraient à tout le moins partiellement les coûts du programme lui-même. Dans l’ensemble, les économistes qui ont modélisé les retombées d’un RMG indiquent que le bénéfice économique net serait positif. Par ailleurs, une étude effectuée aux États-Unis par le Roosevelt Institute indique qu’un RMG mensuel de 1 000 $ octroyé à chaque Américain·e ferait croître l’économie d’environ 12 à 13 pour cent.

UBI Works, un organisme canadien regroupant des acteurs du monde économique, des chercheurs et des économistes, a réalisé une analyse de rentabilité indiquant les raisons pour lesquelles un plan de revenu garanti devrait être instauré au Canada. Dans le site Web de l’organisme, on y lit que « le RMG est une nécessité économique qui met les marchés au service de l’humanité; il constitue la charpente de notre environnement capitaliste, en accroissant la résilience et la solidité de l’économie et en permettant à chacun de contribuer à son plein potentiel ». Bien que l’on entende beaucoup parler des coûts associés au RMG, les avantages sur le plan économique ne sont pas à négliger.

Un RMG réglerait directement les questions matérielles des citoyen·ne·s, en leur offrant les ressources financières leur permettant de répondre à leurs besoins. Il contribuerait ainsi à réduire les inégalités persistantes en santé, en éducation et en sécurité financière qui touchent les PANDC de façon disproportionnée. Un revenu garanti constitue aussi un moyen de combler l’écart évident de richesse entre les personnes blanches et les PANDC : des données de 2016 indiquent que les ménages de personnes blanches aux États-Unis cumulaient en moyenne une richesse dix fois plus élevée que celle des ménages de personnes noires, et environ huit fois plus élevée que les ménages d’origine latine. Un revenu minimum garanti ne comblerait pas nécessairement ces écarts de richesse, mais représenterait un excellent point de départ.

L’ampleur et la vitesse avec lesquelles la PCU a été instaurée dans les semaines suivant le début de la pandémie montrent bien que, moyennant des incitatifs adéquats, le gouvernement pourrait mettre en place un programme de revenu minimum garanti pour l’ensemble du pays. À l’instar de la PCU qui a permis à la population canadienne de maintenir la tête hors de l’eau (et même, dans certains cas, de gagner plus que le salaire de l’emploi occupé avant de le perdre), les mêmes avantages seraient observés si un RMG était mis en place de façon permanente.

Plus important encore, le RMG transforme la relation entre les personnes et leur travail, et permet d’envisager un mode de vie qui n’est pas uniquement axé sur un travail exténuant, l’exploitation par les employeurs ou toute autre forme de discrimination. À la lumière des nombreuses pertes d’emploi découlant de l’automatisation dans les dernières années, du fossé toujours plus grand entre les riches et les pauvres et des impacts économiques de la pandémie de COVID-19, il serait peut-être temps de songer aux différentes retombées positives qu’aurait l’instauration d’un filet de sécurité financière de base dans la vie des Canadiens.

La pandémie de COVID-19 prouve bien que la désinformation et les théories du complot peuvent s’immiscer dans les décisions gouvernementales et que les médias sociaux sont le théâtre de la propagation de fausses informations devenant un véritable danger pour la santé publique. Les États-Unis en sont un exemple probant : malgré le nombre de cas de COVID-19 qui grimpe à un rythme effarant, le président Donald Trump continue de relayer de l’information qui contredit les recommandations des scientifiques et des experts. En comparaison, l’intervention du Canada a davantage reposé sur les recommandations de la santé publique et les cas au pays sont beaucoup moins nombreux, soit environ 120 000 cas au total contre plus de 5 millions chez nos voisins du sud.

Paradoxalement, ce succès que connaît le Canada peut représenter un obstacle pour convaincre certaines personnes de la gravité du virus. Puisque nous avons évité une situation catastrophique et réussi à aplatir la courbe, les mesures que l’on a imposées à la population canadienne peuvent sembler exagérées. Cette situation a créé ce que l’on appelle le « paradoxe de la prévention », selon lequel mieux nous réussissons à prévenir la propagation du virus, plus nous en venons à croire qu’il n’est pas une menace réelle.

Ainsi, convaincre les autres de l’efficacité de la prévention, et ce, même si les retombées positives se concrétisent, peut s’avérer extrêmement difficile. En 2013, une étude publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) conclut que parmi les obstacles à la mise en place de mesures de prévention est le fait que « le succès de la prévention est invisible, manque de sensationnalisme, nécessite un changement de comportement à long terme et peut prendre un certain temps avant de se concrétiser ». La prévention demande un effort de groupe, une responsabilité individuelle et une pensée à long terme, se concluant par des effets positifs qui tardent souvent à se manifester et sont difficiles à mesurer.

Pour le Canada, les États-Unis font office de point de comparaison direct, qui met clairement en lumière les avantages de la prévention et du respect des mesures sanitaires. Malgré tout, les groupes conspirationnistes au Canada continuent d’attirer de nouveaux adeptes en diffusant quantité d’information inexacte, sans compter les cas de racisme et de stigmatisation de personnes en raison de leur origine ethnique et la publication d’affirmations mensongères sur la propagation, la gravité et les dangers de la COVID-19.

L’un de ces groupes, dénommé « Hugs Over Masks », a fait circuler une affiche au centre-ville de Toronto et sur les médias sociaux affirmant faussement que le port du masque était dangereux pour la santé. Des manifestations anti-masques se sont organisées à Montréal, à Winnipeg et dans d’autres villes au Canada. Alors que nous assistons à une course effrénée au vaccin, le scepticisme et la désinformation concernant la sécurité et l’efficacité des vaccins gagnent aussi en ampleur.

Les causes de la popularité grandissante des théories du complot sont complexes, mais un des facteurs notables est un profond manque de confiance envers les politiciens et les institutions gouvernementales, qui donne parfois dans une véritable paranoïa. La pandémie bouleverse nos vies de tous les jours et les politiques draconiennes que doivent adopter les gouvernements pour la contrer, notamment l’éloignement physique et les mesures de confinement, accentuent encore davantage cette perte de confiance.

Maya Goldenberg, professeure à l’Université de Guelph, a indiqué à CBC que les théories du complot entourant et le port du masque et les vaccins sont intimement liées à la confiance du public. « Lorsqu’une personne ne croit pas dans l’infrastructure fondamentale qui est supposée assurer le bien-être du public, elle trouvera toutes sortes de tactiques pour y résister », explique Mme Goldenberg.

Pour contrecarrer ces croyances dans les conspirations, les médecins et autres experts doivent faire preuve de patience et de respect lorsqu’ils s’adressent à des personnes mal informées. « Le meilleur moyen de mettre quelqu’un sur la défensive est de la dénigrer et de ne pas la prendre au sérieux », indique Mme Goldenberg. Créer un lien de confiance est un processus long et ardu, mais les interactions individuelles peuvent avoir un effet.

Si des amis ou des proches commencent à manifester de l’intérêt pour des idées conspirationnistes, il faut se rappeler que cette réaction en est souvent une de peur et d’insécurité; l’anxiété en réaction à une menace contre la vie est communément associée à des croyances dans les théories du complot. Discuter calmement avec nos proches en restant ancré dans les faits et poser des questions sur les sources de leur information peut aussi aider.

La désinformation est devenue un énorme obstacle dans la lutte contre la pandémie de COVID-19, mais il importe de continuer d’avoir ces conversations parfois difficiles sur l’exactitude et la fiabilité de l’information que nous consommons. Récemment, Theresa Tam, administratrice en chef de l’Agence de la santé publique du Canada, indique que l’éloignement physique et le port du masque pourraient se prolonger pour les deux ou trois prochaines années. Il sera donc crucial à l’avenir de bien communiquer de l’information exacte pour assurer notre succès à long terme.

La désinformation concernant l’origine, la propagation et le traitement du nouveau coronavirus s’est répandue comme une traînée de poudre dans les médias sociaux, et ce, dès les premiers jours de la pandémie. Un sondage réalisé en avril auprès de plus de 2 000 personnes indiquait qu’un Canadien sur cinq croyait que le gouvernement chinois avait créé le nouveau coronavirus en laboratoire, et que près d’une personne sur dix croyait que la pandémie n’était qu’un prétexte à Bill Gates pour implanter des micropuces aux gens. Bien sûr, aucune de ces affirmations n’est fondée, mais leur popularité a néanmoins explosé en ligne, notamment en raison de publications dans les médias sociaux accumulant d’innombrables mentions « J’aime » et partages.

Au début de la pandémie, avant que nous ayons accès à une abondance de recherches fiables et bien communiquées sur le virus, la circulation de la désinformation en ligne pouvait en quelque sorte être compréhensible. Or, les mois ont passé, les données et les recommandations de la santé publique se sont éclaircies, mais la désinformation, elle, continue tout de même de sévir. Cette situation soulève la question : pourquoi les théories du complot sont-elles toujours aussi populaires?

Mené par des chercheurs au moyen du Moniteur COVID-19 de Vox Pop Labs, le sondage d’avril dernier révèle que certains facteurs sont associés au fait de croire ou non aux théories du complot, en particulier, et de façon très importante, l’endroit où les répondant·e·s tendent à obtenir leur information. Les Canadiens qui recherchent leur information sur la COVID-19 dans les médias sociaux comme Facebook, Twitter, YouTube et Reddit sont plus susceptibles de croire aux conspirations que celles et ceux qui ne vont jamais sur de tels sites pour obtenir de l’information. Contrairement aux publications de nouvelles réputées, l’information partagée dans les médias sociaux n’est pas nécessairement fiable ni vérifiée, ce qui entraîne de la confusion pour les lecteur·trice·s et un risque accru de croire la désinformation.

Une étude publiée dans la revue Psychological Science met en lumière comment les médias sociaux façonnent nos croyances en créant un environnement numérique où le nombre élevé de mentions « J’aime » et de partages d’une publication détourne l’attention des gens, leur faisant oublier de vérifier l’exactitude même de ladite source. Lorsqu’une publication est très populaire en ligne, les lecteur·rice·s sont plus susceptibles de prendre pour acquis que le contenu est vrai, même s’il comporte de fausses informations.

La façon dont nos fils d’actualité sont configurés peut aussi jouer contre nous. L’étude indique en outre que puisque les fils d’actualité des médias sociaux présentent à la fois des publications qui requièrent une pensée critique pour en déterminer la véracité (comme les théories complotistes associées à la COVID-19) et du contenu ne nécessitant pas de réflexion particulière (par exemple, les photos de vacances de nos amis), « les utilisateur·trice·s sont amené·e·s à abaisser leur vigilance quant à l’exactitude du contenu » lorsqu’elles et ils sont en ligne.

S’ajoutent au problème des médias sociaux les agissements de politiciens comme Donald Trump, qui utilise les plateformes numériques à des fins politiques dangereuses. Trump a utilisé Twitter pour répandre des idées racistes entourant le coronavirus, y référant comme le « virus chinois », et ce, même si les Asio-américain·e·s subissaient de la discrimination, particulièrement aux premiers jours de la pandémie. Lorsqu’ont eu lieu les manifestations Black Lives Matter partout au pays, le président a utilisé sa plateforme pour cibler et démoniser les manisfestant·e·s. Plus récemment encore, Trump a publié sur Twitter une vidéo affirmant, sans preuve à ce jour, que l’hydroxychloroquine pouvait guérir la COVID-19.

Ces gazouillis ont un effet direct sur les partisan·e·s du président. Une étude de la Harvard Kennedy School Misinformation Review révèle que la base partisane de Trump considère le message du président sur le coronavirus comme une sorte de modèle de diffusion de l’information « de haut en bas ». « Trump a initialement banalisé la COVID-19 et les personnes qui se tournaient vers lui pour des conseils ont emboîté le pas de façon plus marquée que celles qui ne s’y fiaient pas », indique l’étude.

La politisation des recommandations de la santé publique, par exemple, le port du masque, a radicalement augmenté la désinformation aux États-Unis et, dans une moindre mesure, au Canada. Les divergences claires entre deux autorités distinctes – soit ce que disent le président et ses allié·e·s et ce que les expert·e·s en santé publique du monde entier affirment – rendent extrêmement difficile la discrimination entre la vraie et la fausse l’information. Les États-Unis – qui comptent actuellement le plus grand nombre de cas de COVID-19 que tout autre pays au monde – sont un exemple probant de ce qui se produit lorsque les théories du complot circulent sans entrave, s’immisçant dans les décisions politiques au niveau national.

Or, tout espoir n’est pas perdu. De nombreuses organisations luttent contre la désinformation relative à la COVID-19 en ligne par la vérification des faits, notamment Snopes, Politifact, le New York Times, le Washington Post et The Walrus. Par ailleurs, des experts affirment que des stratégies peuvent être adoptées par les médias sociaux pour réduire la propagation de la désinformation en ligne, par exemple en « incitant » les utilisateur·trice·s à vérifier la fiabilité des sources de la publication avant de partager.

Certains sites de médias sociaux comme Facebook et Twitter ont choisi d’ajouter des avertissements quant à l’exactitude de l’information pour certaines publications associées à la pandémie. Néanmoins, de nombreuses critiques soutiennent que ces efforts sont insuffisants puisque la désinformation demeure sur les plateformes, parfois même après avoir été déboulonnée par des groupes de vérification des faits.

À court terme, les perspectives de diminution de la désinformation en ligne sont malheureusement peu prometteuses. En présence d’un président américain lui-même personnellement signalé par Twitter pour avoir partagé de la fausse information à ses 84 millions d’abonné·e·s, les véritables solutions pour lutter contre la désinformation devront être bien plus vastes et ratisser beaucoup plus large que ce que nous avons vu jusqu’à présent. Alors que le nombre de cas de COVID-19 ne cesse d’augmenter dans le monde, trouver des moyens pour contrer ce fléau est littéralement une question de vie ou de mort.

La pandémie de COVID-19 a contraint plusieurs Canadiens à réfléchir sérieusement à quelques conditions de vie tenues pour acquises, notamment disposer d’un endroit sécuritaire où se réfugier, de l’accès aux services de soins de santé et même de la possibilité de se procurer des aliments sains étant donné la pénurie de denrées attribuable aux achats effectués sous l’emprise de la panique au début de la pandémie.

Selon de récents rapports, malgré la stabilité des chaînes d’approvisionnement alimentaire et le réapprovisionnement des tablettes jusqu’à présent, nombre de Canadiens peineront à acheter de la nourriture puisque le problème de l’insécurité alimentaire s’amplifiera. Certes, l’enjeu des personnes ne mangeant existe depuis toujours au Canada, mais le nombre de celles-ci en ce contexte de pandémie de COVID-19.

Statistique Canada a remarqué dans une étude menée en mai que près d’un Canadien sur sept a déclaré vivre une situation d’insécurité alimentaire à la maison, ce qui représente une augmentation comparativement à une personne sur huit entre 2017 et 2018, soit avant la pandémie. Santé Canada définit l’insécurité alimentaire comme suit : « […] l’incapacité de se procurer ou de consommer des aliments de qualité, ou en quantité suffisante […] [et elle] est souvent liée à une incapacité financière d’assurer une alimentation adéquate. »

Le problème de l’insécurité alimentaire connexe à la COVID-19 pourrait s’amplifier. En effet, les spécialistes affirment que le prix des aliments est susceptible de connaître une autre hausse vu que les coûts inhérents à la pandémie (p. ex. les EPI et les mesures de distanciation physique) obligent les fournisseurs de produits alimentaires à gonfler leurs prix.

En fait, à l’avenant de bien d’autres répercussions de la pandémie, l’insécurité alimentaire touchera le durement, entre autres, les groupes racialisés et les ménages à faibles revenus. Au Canada, les ménages noirs courent trois fois plus de risques de vivre dans l’insécurité alimentaire que les ménages blancs. En outre, d’après l’Étude sur l’Alimentation, la Nutrition et l’Environnement chez les Premières Nations de 2019, près de la moitié des familles des Premières Nations au Canada peinent à se nourrir assez.

Les nouveaux arrivants au Canada se trouvent également en situation de vulnérabilité. D’ailleurs, une étude de 2019 portant sur la présence du phénomène de l’insécurité alimentaire au sein des nouveaux immigrants et les enfants réfugiés en Saskatchewan a révélé que la moitié de ces ménages luttaient contre l’insécurité alimentaire. En général, les sources des difficultés éprouvées par ces nouvelles familles arrivantes comprenaient les niveaux de faible revenu, les dépenses connexes aux médicaments sur ordonnance et aux produits d’hygiène qui amputaient le budget alloué à la nourriture de même que l’obligation de rembourser les prêts de transport consentis par le gouvernement couvrant le voyage des réfugiés depuis l’étranger jusqu’au Canada.

À présent, l’incidence économique de la COVID-19, ressentie par l’ensemble de la population canadienne, pourrait ébranler gravement la sécurité alimentaire d’un bout à l’autre du pays. Les données de Statistique Canada démontrent que les Canadiens se retrouvant sans travail en raison de la fermeture d’entreprise ou d’une mise à pied sont plus susceptibles à faire face à une situation d’insécurité alimentaire que leurs compatriotes qui occupent actuellement un emploi. En juin, le taux de chômage se chiffrait à 12,7 % au pays, accusant ainsi une légère baisse après avoir atteint un niveau record de 13,7 % en mai.

Un sondage du Groupe Banque TD publié en juillet révèle que les communautés de PANDC sont les parmi plus susceptibles de connaître l’insécurité financière à cause de la COVID-19. En 2019, le taux de chômage recensé auprès des immigrant•e•s habitant au Canada depuis moins de cinq ans était quatre fois plus élevé que celui chez les personnes nées au Canada. Ces données laissent croire que les nouv•eaux•elles immigrant•e•s pourraient devoir affronter des obstacles supplémentaires quant à la recherche d’emploi durant la pandémie.

Bien que les versements de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) ont contribué à alléger dans une certaine mesure le fardeau économique pesant sur les familles au Canada, de nombreuses personnes n’y ont pas droit. Une analyse réalisée par le Centre Canadien de politiques alternatives dévoile que plus de 800 000 personnes sans emploi au Canada ne seraient pas admissibles ni à la PCU ni aux prestations d’assurance-emploi. De plus, le retrait progressif de la PCU à l’automne expose un nombre accru de familles au risque de se trouver en situation d’insécurité alimentaire.

Au début de la pandémie, le premier ministre Justin Trudeau a promis un soutien de 100 millions de dollars aux banques et organisations alimentaires d’un bout à l’autre du pays afin de pallier l’insécurité alimentaire au Canada. En 2019, les banques alimentaires ont reçu 1,1 million de visites partout au Canada. Selon le Bilan-Faim 2016, les immigrants et les réfugiés représentent 13 % des personnes qui reçoivent une aide des banques alimentaires.

Cependant, les banques alimentaires ne consistent qu’une solution à court terme. En réalité, les spécialistes affirment que les données démontrent que ces organisations ne règleront pas définitivement le problème de la faim au Canada. Valerie Tarasuk et Lynn McIntyre, chercheuses au sein du programme de recherche en sécurité alimentaire PROOF, soutiennent que la prestation d’un revenu de base directement aux personnes, et non la dépendance envers les banques alimentaires, constitue le meilleur moyen de s’attaquer au problème.

En refusant de se préoccuper de l’ensemble des aspects de l’insécurité alimentaire au Canada, les gouvernements compromettent la santé et le bien-être des Canadiens, surtout les communautés vulnérables de PANDC et des nouveaux immigrants. L’insécurité alimentaire entraîne de graves problèmes de santé et on répertorie, entre autres, des taux élevés d’anémie ferriprive, d’hypertension artérielle et de diabète chez les personnes touchées par cet enjeu. Aussi, l’insécurité alimentaire engendre de des coûts élevés liés aux soins de santé et, dans les cas les plus graves, une réduction de l’espérance de vie de neuf ans.

D’après Tarasuk et McIntyre, il faut éliminer la cause profonde de l’enjeu en fournissant davantage de soutien financier directement à la population canadienne. Et puis s’affairer à la tâche le plus rapidement possible au fur à et à mesure que la pandémie se poursuit. Dans leur article pour Options Politiques, elles ont précisé : « L’absence de mesures efficaces pour remédier aux difficultés supplémentaires découlant de la COVID-19 plongera davantage de personnes dans l’insécurité alimentaire et aggravera les niveaux de défavorisation. » « Par conséquent, il importe d’adopter des mesures efficaces maintenant. »

Dans un sondage récent mené par l’ICC et Léger, les répondants ont dû répondre à la question suivante : « Si on compare à la période précédant la COVID-19, vous sentez-vous plus ou moins liés à votre famille, à vos amis, à vos collègues, à vos voisins, à votre communauté, à votre ville, à votre province, à votre pays? » Les réponses ont été mitigées. Dans l’ensemble, 29 % des Canadiens ont déclaré qu’ils se sentaient plus proches de leur famille, mais également moins proches de leurs ami·e·s et de leur communauté au sens large depuis le début de la COVID-19.

Ces résultats ont du sens, car un plus grand nombre de personnes restent à l’intérieur, passent plus de temps avec leur famille, et interagissent moins avec l’extérieur. Mais ils semblent également suggérer que la pandémie de COVID-19 a affaibli les liens sociaux qui unissent les Canadiens entre eux·elles, ce qui pourrait laisser des traces à long terme non seulement sur les individus, mais sur la société dans son ensemble.

Dans son livre Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community, le politologue Robert D. Putnam, de Harvard, emploie le terme « capital social » pour décrire le processus par lequel des réseaux de personnes travaillent ensemble pour atteindre des objectifs communs ou poursuivre des intérêts communs. Putnam soutient que notre capacité et notre volonté de nous rassembler en groupes peuvent avoir un effet sur des choses comme l’engagement civique et la participation démocratique. Se rassembler est un moyen de créer la confiance, de renforcer les liens sociaux et de faire progresser les besoins de la communauté. Cela peut inclure la participation de groupes à des activités aussi diverses que les organisations de parents d’élèves, les églises ou les troupes de scouts.

Selon certaines mesures, le Canada s’en sort relativement bien dans ce domaine. Avant le début de la pandémie, un rapport de 2019 de la Banque mondiale a révélé que le Canada a fait bonne figure au chapitre du capital social par rapport à d’autres pays. Et les données de 2013 de Statistique Canada ont révélé que le capital social était demeuré relativement stable entre 2003 et 2013, 65 % des Canadiens ayant participé en tant que membres d’un groupe, d’une organisation ou d’une association, et près de la moitié ayant participé à des activités de groupe au moins une fois par mois.

Parallèlement, d’autres recherches ont montré que la solitude s’est accrue au Canada et que le taux de participation aux élections a également diminué depuis les années 1970, ce qui laisse entendre que les liens sociaux et l’engagement civique ne sont pas aussi forts qu’ils pourraient l’être.

En ce qui concerne la COVID-19, le capital social existant peut être un atout important pour les individus et les communautés. Des recherches ont montré qu’il est particulièrement bénéfique lors des catastrophes, car les réseaux sociaux deviennent plus importants lorsque nos vies sont mises à rude épreuve par des difficultés économiques, des maladies ou des perturbations généralisées.

Les récentes protestations peuvent indiquer un changement positif en ce qui concerne le capital social au Canada, puisque des milliers de personnes se sont rassemblées d’un océan à l’autre pour poursuivre l’objectif commun de combattre le racisme, la discrimination systémique et la violence policière. Malgré les risques associés au rassemblement de grands groupes pendant une pandémie, l’Organisation mondiale de la santé a apporté son soutien aux protestations. De nombreux responsables de la santé publique ont reconnu que les manifestations représentent une forme « essentielle » de rassemblement public. Elles sont directement liées au racisme structurel qui expose les groupes noirs, autochtones et racialisés à un risque accru pendant la pandémie, ce qui entraîne des taux nettement plus élevés d’infection et de décès liés à la COVID-19 dans ces communautés.

Ainsi, le capital social est à la fois tendu et plus ciblé en ce moment particulier, car les gens sont obligés de regarder les inégalités déjà présentes dans leur pays continuer à s’accroître. Frank Roberts, professeur à l’université de New York et expert des mouvements sociaux américains comme Black Lives Matter a déclaré à la BBC: « Vous avez une situation où tout le pays est en confinement et plus de gens sont à l’intérieur en train de regarder la télévision… plus de gens sont obligés de prêter attention – ils sont moins capables de détourner le regard,ils ont moins de distractions ». Dans un certain sens, c’est exactement ce dont il s’agit : détourner l’attention des individus pour la porter sur les systèmes sociaux et les besoins des groupes.

Une autre question posée dans le sondage ICC/Léger était de savoir si les Canadien·ne·s croyaient que la crise COVID-19 allait « rapprocher les diverses communautés du Canada ». Le sondage a révélé que les Canadiens étaient plus nombreux·ses à penser que la crise rassemblerait des communautés diverses (43 %) que ceux qui ne le pensaient pas (32 %), les autres se déclarant incertains. Les Canadiens de couleur étaient plus souvent d’accord avec cette affirmation que les Canadiens blancs, et les jeunes Canadiens étaient plus optimistes que les Canadiens plus âgés.

Les protestations répandues de St. John’s à Vancouver en faveur des mesures antiracistes peuvent être considérées comme une indication positive que le désir de se réunir pour poursuivre des objectifs communs reste fort chez les Canadiens. En attendant, grâce à des mesures de distanciation physique et à une forte adhésion aux règles de fermeture, les Canadiens ont réussi à aplatir la courbe des infections à la COVID-19 et le nombre de nouveaux cas dans le pays reste relativement faible.

Dans les mois – et peut-être les années – à venir, les communautés seront probablement confrontées à des défis encore plus importants, car les retombées économiques et les perturbations de notre vie quotidienne se poursuivent. Mais si les derniers mois sont une indication, nous avons de bonnes raisons d’espérer en ce qui concerne l’état du capital social au Canada.

La pandémie de COVID-19 a des répercussions disproportionnées sur les minorités ethniques, particulièrement chez les personnes noires et les Autochtones au Canada. Aux États-Unis, un nombre stupéfiant de données indiquent que les peuples noirs, autochtones et de couleur ont des taux plus élevés d’infection et de mortalité dues à la COVID-19. Or, le phénomène n’est pas encore bien cerné ici au Canada puisque les gouvernements s’acharnent à ne pas compiler les données de façon à distinguer les groupes ethniques.

Dans les dernières semaines, de nombreuses personnes plaident en faveur d’une collecte des données sur l’ethnicité dans le système de santé. Dans une lettre adressée au premier ministre Doug Ford, à la vice-première ministre, Christine Elliot et au médecin-hygiéniste en chef, David Williams, 192 organismes demandent au gouvernement ontarien de commencer à compiler des données raciales et sociodémographiques dans le contexte de la pandémie. « Nous ne pouvons aborder ce que nous ne pouvons mesurer et évaluer », expliquent les auteurs·trices de la lettre. « Nous ne pouvons pas lutter contre les inégalités en matière de santé dans la population et contenir efficacement la COVID-19 sans des données qui révèlent les lacunes à l’accès aux soins dans notre système ».

Depuis, le gouvernement de l’Ontario a ajouté une question sur la race et l’ethnicité posée aux patients atteints de la COVID-19. D’autres provinces, notamment le Québec et le Manitoba, ont annoncé des modifications semblables.

Mais alors, pourquoi donc ces données n’étaient-elles pas compilées dès le départ? Questionné sur la collecte de données raciales en avril dernier, le médecin-hygiéniste en chef de l’Ontario suggérait que la province devait adopter une approche « daltonienne » de la crise. « Toutes les personnes sont également importantes pour nous, peu importe leur couleur, leur ethnie ou leurs origines », explique le Dr Williams.

Si une approche de la pandémie non fondée sur la couleur laisse supposer un semblant d’égalité de traitement de prime abord, ces politiques « daltoniennes » risquent en fait de nous empêcher de nous attaquer à d’importants problèmes, parce qu’elles occultent les inégalités qui existent parmi les ethnies. Sans données raciales, les changements systémiques quant aux inégalités et aux politiques discriminatoires seront plus difficiles à réaliser.

Selon la Commission ontarienne des droits de la personne (CODP), les données raciales pourraient jouer un rôle important dans la mise en œuvre d’un code des droits de la personne. La fiche de collecte de données de la CODP indique que « dans le contexte de la discrimination raciale, la collecte de données est un outil nécessaire et parfois essentiel pour déterminer s’il y a ou pourrait avoir atteinte à des droits en vertu du Code ou pour prendre des mesures correctives ».

Si aucun motif réglementaire n’explique le choix des gouvernements canadiens de ne pas compiler de données raciales, la population pourrait conclure que lutter contre le racisme en s’appuyant sur des données essentielles n’est simplement pas une priorité pour les autorités. « La discrimination n’est pas nécessairement dans ce que l’on fait. Elle se cache aussi parfois dans ce qu’on omet de faire, », a expliqué sur les ondes de CBC le Dr Kwame McKenzie, président et chef de la direction du Wellesley Institute et professeur titulaire au Département de psychiatrie de l’Université de Toronto. « Le fait que ces données n’aient pas été colligées jusqu’à maintenant peut passer pour de la négligence : tout le monde savait bien que nous devions recueillir cette information, mais cela n’était jamais mis en priorité ».

Les données raciales revêtent une importance particulière au Canada pour déboulonner le mythe persistant que le racisme n’existe pas au pays. Un sondage de Global News réalisé en 2019 révèle que près de la moitié des répondants sont d’avis que le racisme est un « problème mineur » ou « pas vraiment un problème » au Canada. Chose frappante, ce même sondage révèle des préjugés racistes bien ancrés chez la population canadienne; près de la moitié des répondants dit être « fortement en accord » ou « plutôt d’accord » avec l’énoncé suivant : « J’ai des pensées racistes à l’occasion, mais je n’en parlerais pas en public ».

En recueillant des données raciales sur la COVID-19 et d’autres problèmes, il sera d’autant plus difficile pour les Canadiens d’ignorer – ou de plaider l’ignorance – quant aux inégalités qui existent entre les différents groupes ethniques. Les données raciales dont nous disposons montrent déjà des inégalités importantes de revenu, tout comme un taux d’incarcération, d’expulsion d’établissement d’enseignement, d’insécurité alimentaire et d’itinérance plus élevé chez les personnes noires, autochtones et de couleur que dans la population canadienne blanche.

La qualité des données raciales ainsi que la manière de les colliger et de les utiliser doivent aussi être prises en considération. Par exemple, bien que certaines données aient été recueillies sur les communautés autochtones, on peut se questionner sur la fiabilité de ces dernières. Une recherche effectuée par le Yellowhead Institute montre des écarts entre le nombre de cas de COVID-19 calculé par Services aux Autochtones Canada (SAC) et le nombre rapporté par les communautés elles-mêmes. Au début mai, SAC rapportait 175 cas de COVID-19 dans les communautés autochtones alors que les données provenant des communautés elles-mêmes indiquaient que ce nombre était près de trois fois supérieur, soit 465 cas rapportés.

Ces écarts montrent bien que le Canada abandonne encore une fois ces communautés en ne fournissant pas de données raciales désagrégées, en n’assurant pas la coordination entre les gouvernements provinciaux et fédéral pour une collecte de données précises et en omettant de prendre en compte les nombreux Autochtones qui vivent hors réserves.

« Cette pandémie démontre, encore une fois, que le Canada ne se préoccupe pas du sort des peuples autochtones », écrivait Courtney Spike, analyste des politiques du Yellowhead Institute dans un article récent. « Ce problème est soulevé depuis longtemps par nos communautés et nous avons les données – ou plutôt, le manque de données – pour le prouver ».

La pandémie de COVID-19 marque un tournant dans la discussion sur la collecte de données et, dans la foulée des violences policières récentes et des manifestations antiracistes qui ont suivi, les défenseurs de la cause revendiquent maintenant une collecte de données raciales pour cet autre problème. Jusqu’à maintenant, l’on constate des progrès dignes de mention : en Ontario, le chien de garde des services policiers de la province commencera à recueillir des données raciales pour la première fois et Statistiques Canada colligera quant à lui des données raciales associées aux répercussions de la COVID-19 sur les taux d’emploi, entre autres mesures.

Toutefois, les gouvernements devront aller plus loin. Dans des pays comme les États-Unis, où des données raciales complètes sur les disparités ethniques en santé et d’autres domaines sont recueillies et généralement publiques, les communautés noires, autochtones et de couleur continuent néanmoins de subir des inégalités importantes. En encore, même lorsque des données sont recueillies, elles ne sont pas toujours publiées. Récemment, les données fédérales sur la répartition des cas de COVID-19 selon l’ethnie ont été rendues publiques après seulement que le New York Times ait poursuivi en justice les Centers for Disease Control and Prevention, les obligeant à publier ces données.

Nous savons déjà que les communautés noires, autochtones et de couleur au Canada sont confrontés à certains problèmes, notamment des logements inadéquats et des conditions de travail dangereuses en tant que travailleur·euse·s essentiel·le·s, ce qui explique pourquoi elles sont davantage frappées par la COVID-19. Puisqu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, un véritable changement doit s’opérer rapidement : une collecte de données précises est la première étape.

Lors des interruptions causées par la pandémie de COVID-19, on a dit aux Canadiens de rester à la maison afin de réduire les taux d’infection. À la fin mars, alors que la pandémie commençait à s’installer dans le pays, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré aux Canadien·ne·s, dans un discours télévisé, « rentrez à la maison et restez-y. »

Mais pour beaucoup, ces directives de santé publique se sont avérées plus difficiles à suivre. D’innombrables Canadiens continuent de lutter pour accéder à un logement sûr et abordable, ce qui les expose à un risque encore plus grand pendant la pandémie.

Le manque de logements abordables et les salaires peu élevés ont été au cœur des problèmes de logement au Canada. Près d’un Canadien sur cinq dépense plus de 50 % de son revenu sur le loyer et 53 % des Canadiens vivent d’une paie à l’autre.

Bien que les prix des loyers aient été revus à la baisse dans certaines villes pendant la pandémie, ils restent généralement élevés – en particulier dans les grands centres urbains comme à Toronto et à Vancouver. Cette réalité, combinée aux licenciements massifs liés à la COVID-19, fait courir aux Canadiens le risque d’une instabilité du logement.

Un soutien au revenu a été offert par l’entremise de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et des subventions locatives ont été mises en place dans certaines provinces pour tenter d’alléger la pression sur les locataires, mais certains Canadiens passent encore entre les mailles du filet. Une étude réalisée en avril par l’organisation communautaire ACORN a révélé que sur les plus de 1 000 personnes interrogées, 42 % n’avaient pas droit à la PCU ni à l’assurance-emploi (AE) pendant la pandémie, et que plus d’un tiers des personnes ont déclaré qu’elles n’auraient pas assez d’argent pour payer leur loyer le 1er mai.

La COVID-19 a notamment touché les communautés autochtones, où la surpopulation et les logements inadéquats demeurent un problème de longue date. Un rapport de l’Institut urbain du Canada a constaté que, par rapport aux Canadiens de race blanche, un plus grand nombre de membres des Premières nations, des communautés métisses et des Inuits du Canada ont déclaré que la COVID-19 a eu une incidence majeure sur leur vie.

Cela n’est pas surprenant compte tenu des conditions de vie dans de nombreuses communautés autochtones. Selon le recensement de 2016, environ 23 % des membres des Premières nations vivent dans des logements surpeuplés. Pour les communautés Inuites vivant dans l’Inuit Nunangat (les quatre régions qui constituent le territoire de la majorité des Inuits au Canada), ce chiffre était d’un peu plus de 40 %. De nombreuses communautés n’ont pas accès à des sources fiables d’eau propre.

Si leurs besoins essentiels ne sont pas satisfaits, les communautés autochtones ne sont pas outillées pour se protéger contre les épidémies de COVID-19. Un rapport du Centre canadien de politiques alternatives sur les conditions de logement des populations autochtones lors de la COVID-19 a conclu que « demander aux gens de se laver les mains et de s’isoler dans des maisons surpeuplées sans eau courante, c’est comme demander aux gens qui n’ont pas les moyens de se payer du pain, de manger du gâteau ».

La pandémie de COVID-19 révèle la corrélation entre le logement et la santé, et comment le fait de jouir d’un lieu sûr qu’on appelle notre chez-soi peut protéger les individus et les communautés pendant les crises sanitaires. Bien que nous ayons tendance à considérer le logement et la santé comme deux questions distinctes, il y a des données probantes qui réfutent cette croyance. Les chercheur·cheuse·s ont constaté que le logement inadéquat était lié à un ensemble de choses comme l’asthme, la dépression et les taux de mortalité des personnes âgées.

L’approche « Logement d’abord », qui consiste à trouver des logements à des personnes en situation d’itinérance, reconnaît la corrélation entre le logement et la santé et a largement démontré son efficacité pour réduire, et dans certains cas – comme dans la ville de Medicine Hat, en Alberta. – pour éliminer carrément le sans-abrisme lorsque mise en œuvre de façon rigoureuse.

Pour les communautés autochtones, la définition de « Logement d’abord » est encore plus vaste et inclut les liens avec la communauté et la terre. Dans un rapport de l’Université de Winnipeg et de l’Institute of Urban Studies, les chercheur·cheuse·s ont examiné comment adapter les stratégies de Logement d’abord dans les communautés autochtones. Le rapport portait essentiellement sur la ville de Winnipeg, où l’on estime que 66 % de la population sans-abri est autochtone, et a formulé des recommandations basées sur des consultations avec les ancien·ne·s et les dirigeant·e·s de la communauté locale.

Un exemple de ce à quoi ces changements pourraient ressembler se situait à l’étape de l’admission : le rapport recommandait que les outils d’admission et d’évaluation typiques n’étaient pas appropriés aux contextes autochtones et que des processus d’admission trop cliniques et invasifs risquaient de traumatiser encore plus les individus. Dans l’ensemble, le rapport recommande d’adopter une vision plus holistique dans la lutte contre le sans-abrisme et, contrairement à l’individualisme soutenu par les stratégies typiques du programme Logement d’abord, souligne l’interdépendance des communautés.

Le lien entre la santé et le logement a également été mis en évidence dans le rapport. « Pour les peuples autochtones sans abri », le rapport indique que « l’accès à un logement culturellement adapté, approprié et abordable contribue directement à l’amélioration de la santé, du bien-être et de la stabilité ».

Bien que la plupart des réponses aux crises du logement et de la santé au Canada aient été globalement inadéquates, la pandémie de COVID-19 a présenté quelques exemples positifs de la manière dont le sans-abrisme peut être traité lorsque les gouvernements choisissent de donner la priorité aux questions de logement. À Toronto, la ville a libéré environ 1 200 chambres d’hôtel pour les gens en maisons d’hébergement, et dans certains cas, la pandémie a facilité et accéléré le processus de recherche de logement.

Un sentiment d’urgence similaire pourrait être appliqué au monde post-COVID-19, affirment les défenseur·euse·s. Naheed Dosani, un médecin qui travaille avec les populations sans-abri, a affirmé dans Policy Options que la pandémie a montré que des politiques nouvelles et transformatrices sont possibles en matière de sans-abrisme.

« Lorsque nous aurons surmonté cette crise, sommes-nous prêts à repousser les gens là où ils étaient, dans les rues et les maisons d’hébergement », écrit Dosani. « Ou sommes-nous prêts à accepter que la solution au problème des sans-abri est entre nos mains? Nous avons juste besoin de la volonté morale et politique pour y parvenir. »

La COVID-19 a entraîné l’imposition d’amendes pour les infractions aux mesures de distanciation physique de distanciation partout au pays. En mai 2020, les amendes sanctionnant les manquements liés au coronavirus totalisent plus de 5,8 millions de dollars. Certaines amendes, comme celles infligées en Saskatchewan, atteignent jusqu’à 2 000 $, tandis que d’autres provinces, en l’occurrence Terre-Neuve-et-Labrodor, certaines transgressions peuvent être assorties d’une peine d’emprisonnement.

Pour ces motifs, les personnes défendant la cause des communautés marginalisées ont tiré la sonnette d’alarme dès le début en insistant que l’application des mesures de distanciation physique pourrait nuire aux groupes marginalisés, y compris les groupes économiquement faibles, les sans-abri qui ne sont pas en mesure de payer les amendes, les nouveaux Canadiens aux prises avec des barrières linguistiques ainsi que les membres des communautés noires qui sont disproportionnellement touchés par la brutalité policière.

À Ottawa, un réfugié syrien de 21 ans aux connaissances linguistiques limitées en anglais a écopé d’une amende de 880 $ pour avoir laissé un membre cadet de sa fratrie grimper sur une installation dans un terrain de jeux tout en respectant les règles de distanciation physique. À Hamilton, un sans-abri s’est vu frappé d’une amende du même montant parce qu’il était assis près d’un groupe de personnes à l’extérieur d’un centre de santé.

D’ailleurs, les preuves laissent supposer une inéquitabilité quant à l’imposition des amendes. À la fin du mois de mai, des milliers de personnes, dont la plupart semblait être de race blanche, se sont réunies au Trinity Bellwoods Park à Toronto. Bien que ces milliers de personnes se rendant au parc se trouvaient très les unes des autres, le service de police de Toronto n’a remis que quatre amendes au cours de la journée.

Les disparités au regard de la répartition des amendes liées à la distanciation physique sont plus grandes aux États-Unis où les données fondées sur la race au chapitre des services de police sont criantes. À New York, les gens de race noire environ 80 % des amendes ont été remises à des New Yorkais de race noire ou latinophones. Selon une étude de ProPublica menée dans trois cours de districts en Ohio, les résidents de race noire étaient « au moins quatre fois plus susceptibles d’être accusés d’avoir enfreint la consigne de rester à son domicile que les résidents de race blanche. »

Au Canada, le problème des pratiques d’intervention policière excessive et discriminatoires à l’endroit de la population canadienne de race noire existe depuis fort longtemps. L’exemple récent du recours aux politiques visant à « carter » injustement les personnes noires par les services de police à Toronto illustre ce problème.

Les politiques visant à « carter », qui ont depuis été abolies, conféraient aux policiers le droit d’arrêter et d’interroger tout citoyen de même que de recueillir leurs renseignements personnels. Les Torontois de race noire ont subi de mauvais traitements en raison de ces politiques. Une analyse de 2014 présentée par le Toronto Star a révélé que malgré le fait que les personnes de race noire ne représentent que 8 % de la population de la ville, environ 27 % de tous les incidents où un individu a été carté à Toronto après juillet 2013 visait des gens de race noire.

D’ailleurs, exiger les preuves d’identité d’une personne ne constitue qu’un des nombreux moyens dont les corps policiers se servent pour cibler les Canadiens de race noire. Un rapport de 2018 de la Commission ontarienne des droits de la personne a établi qu’« Entre 2013 et 2017, les personnes noires étaient près de 20 fois plus susceptibles que les personnes blanches d’être abattues lors d’une fusillade par des agents du service de police de Toronto. » Le rapport montre également « une surreprésentation des personnes noires dans les cas de recours à la force ayant causé des blessures graves ou la mort (28,8 %), des fusillades (36 %), des cas d’interaction mortelle (61,5 %) et des cas de fusillade mortelle (70 %). »

L’application des mesures de distanciation physique imposée par le gouvernement de l’Ontario permet aux membres des forces policières d’arrêter toute personne qui, d’après leur jugement, enfreint les mesures d’urgence liées à la COVID-19, ce que l’Association canadienne des libertés civiles compare aux pratiques visant à carter. « Il s’agit, dans le meilleur des mondes, de mesures imprudentes et dangereuses. Au bas mot, ces mesures peuvent être perçues comme la réapparition des politiques visant à carter la population afin d’enrichir une base de données avec les renseignements personnels des habitant·e·s de cette ville, en particulier les personnes issues des minorités visibles, les Autochtones, les sans-abri, les personnes atteintes de troubles mentaux ou marginalisées » a écrit la directrice du programme de l’égalité de l’organisme, Noa Mendelsohn Aviv.

Quoique les communautés noires font l’objet de zèle de la part des corps policiers, leurs membres manquent cruellement de ressources et gagnent un faible revenu, alors que plusieurs d’entre eux occupent des emplois peu rémunérés (fournissant en grande partie des services dits maintenant « essentiels ».). Étant donné qu’ils sortir de chez peux, ils augmentent leurs chances de croiser les services policiers.

Toute interaction avec les corps policiers peut s’avérer risquée, mais la pandémie accroît ce risque, car elle met les individus en contact étroit avec des agent·e·s ayant possiblement contracté la maladie. Les services de police de Toronto et de partout au Canada ont recensé des agent·e·s ayant été déclarés positifs à la COVID-19. À New York, on a répertorié 1 400 cas parmi le personnel du NYPD.

Non seulement de telles mesures sont dangereuses et racistes, les criminologues doutent de l’efficacité des amendes concernant l’application des mesures de distanciation physique, affirmant que celles-ci sont trop fondées sur la délation plutôt que la modification des habitudes des gens. En tout état de cause, les experts conviennent que des tests à grande échelle et la recherche des contacts constituent la meilleure solution pour freiner la propagation de la COVID-19, et non le ciblage inéquitable des groupes marginalisés.